Hélé Béji

  • «Une expérience beaucoup plus cruelle que celle du colonialisme nous attend, celle de la guerre impitoyable avec notre vie sauvage. Ce qui n'avait pas été assimilé par la domination coloniale ne l'a pas été par la modernité nationale, ni par la Révolution, ni par la démocratie. L'islamisme armé vient nous rappeler que le travail ne fait que commencer, et qu'en réalité, nous l'avons esquivé.» Hélé Béji
    La Révolution tunisienne de 2011, née du sentiment de dignité et de justice d'un peuple, fut celle de la spontanéité. Elle a aussi ouvert une voie alternative à l'ingérence démocratique occidentale, aux accents de nouvelle croisade, qui n'a fait que raviver dramatiquement l'islamisme radical. Mais qu'a fait la Tunisie de ce grand moment de son histoire ? Neuf ans après, au coeur d'une crise politique et sociale aiguë, Hélé Béji dresse le constat d'un échec, qui dépasse les frontières de la seule Tunisie. Comment sortir de cette dépression politique, si ce n'est par la constitution d'une société qui, trouvant en elle-même une réponse à l'obscurantisme, restaure la dignité de l'homme ?

  • Troisième livre, empreint de méchanceté satirique et de hauteur d'âme, de cette Tunisienne vivant à Paris.

  • Depuis vingt ans, la victoire des indépendances a été vécue comme une renaissance et une nouvelle jeunesse conquises sur la fin des empires coloniaux. Où en est-on aujourd'hui ? Ce que Désenchantement national met courageusement en évidence c'est, au contraire de toutes les espérances, la dégradation politique et l'aggravation de l'aliénation sous toutes ses formes (sous-développement, etc.) dans les pays du "tiers-monde". D'où vient cette dégradation ? Ce qui fait l'originalité - et l'importance - de ce livre est de briser la vision caricaturale et simpliste qui consiste à attribuer systématiquement les échecs, les oppressions, les misères de la société décolonisée à des forces extérieures : l'hégémonie occidentale, le jeu de l'exploitation impérialiste... etc. Avec lucidité, l'auteur découvre les mécanismes d'un nouveau nationalisme d'État qui fait surgir, après le départ du colonisateur, ses propres rapports de domination au sein de la société. Elle-même citoyenne de la décolonisation, l'auteur décrit de l'intérieur une société qui sécrète sa bureaucratisation, son appareil conservateur, ses formes d'immobilisation. Elle démasque l'idéologie nationale elle-même comme un nouveau discours d'oppression. Elle décrit la mort du nationalisme comme conscience. Le thème de l'identité apparaît ainsi, non plus comme une force de libération, mais comme l'instrument d'un enfermement intellectuel, d'une uniformisation politique sans précédent. Ce livre est plus qu'un essai politique : il rend compte d'une expérience intérieure, d'une réalité vécue. À partir de l'exemple concret de la Tunisie, il atteint des accents universels pour donner l'essentiel d'une crise qui frappe tous les pays du tiers-monde. Il était temps qu'un livre aussi lucide, sur une société du tiers-monde, sorte des sentiers battus du confort intellectuel sentimental et ouvre enfin le débat.

  • L'homme est un « animal culturel » : cette vérité, aucune époque ne l'a célébrée avec autant de conviction que la nôtre. Chacun, qu'il soit d'Orient ou d'Occident, cède à cette nouvelle mystique où l'appartenance culturelle est érigée en religion. La crise d'identité qui frappe la « civilisation » occidentale la plonge dans un désarroi où la fin de ses certitudes et de son autorité ne l'a pas fait pour autant renoncer à son hégémonie. Les passions culturelles vont alors déterminer des enjeux où chacune des parties en présence dissimule, derrière l'affirmation de sa culture, de nouveaux rapports de force. Le « dialogue des cultures » n'existe pas. Il n'est que le discours mensonger de la communication, grâce auquel les radicalismes s'aiguisent. Jamais, les fanatismes n'ont été plus prospères que sous le règne de l'équivalence des cultures. Et sur quoi fonder un principe de reconnaissance mutuelle, si chacune s'abuse sur ses mérites et exalte son génie au point de laisser dévorer les ressources de sa conscience, de sa raison ? La divinité culturelle ressemblerait alors à ce « Dieu trompeur » dont parle Descartes, qui viendrait fausser sans cesse nos facultés de jugement. Le message culturel prendrait alors place, dans la grande chaîne des illusions tragiques de ce temps, colonialisme, fascisme, communisme, racisme, comme une nouvelle idéologie de domestication. Il n'est pas impossible que le critère culturel non seulement ait échoué à humaniser la société mondiale, mais à fonder une méthode de reconnaissance de l'humain. Se pourrait-il qu'il soit devenu une des figures de l'inhumain ?

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