Littérature traduite


  • Freud
    L'Interprétation du rêve
    Traduit de l'allemand et présenté par Jean-Pierre Lefebvre
    " L'Interprétation du rêve a d'abord été négligée par ses destinataires. Elle évoque à ce titre la Phénoménologie de l'esprit de Hegel. Mais il n'y avait pas ici – bien au contraire – l'alibi épistémologique de l'obscurité du discours. L'une des formes de cette négligence fut un accueil critique de l'intention générale, du sens du travail : un symptôme qui signalait en fait la dimension totalement innovante de celui-ci. Et effectivement, dans le souci méthodique obstiné de prendre en compte toutes les objections, mais aussi dans son horizon théorique et culturel, et par la qualité même de son écriture, elle évoque surtout Le Capital de Karl Marx et L'Origine des espèces de Charles Darwin.
    D'où un paradoxe qui intéresse notamment le traducteur : un livre d'auteur, apparemment lisse, articulé, systématique, linéaire, aujourd'hui encore identifié à ce que Stefan Zweig appelait une "heure étoilée de l'humanité', à une création géniale, mais qui se présente aussi comme un défi déroutant à l'édition scientifique tant il est le produit d'un atelier bourdonnant de lectures, de batailles, de reprises, de contacts avec les patients, de rapports plus ou moins allusifs avec un public. Paradoxe quasi onirique, objectivement inévitable, dont l'écriture est un acteur essentiel. Métaphore, aussi, de ce que la traduction affronte. "
    J.-P. L.
    Jean-Pierre Lefebvre est titulaire de la chaire de littérature allemande à l'École normale supérieure. Ses traductions de Hegel, Marx ou Paul Celan ont fait date.

  • "Perdre la Terre n'a pas fini de frapper les esprits'
    M, Le Magazine du Monde
    1979. À peu près tout ce que nous comprenons à l'heure actuelle du réchauffement climatique était compris. Et même mieux compris, sans doute. Les principaux aspects du problème étaient tranchés, sans débat possible, et les spécialistes, loin de se disputer sur l'établissement des faits, travaillaient à en affiner les conséquences. Il y a trente ans, nous aurions pu sauver la Terre. Pourtant nous n'avons rien fait. Après des années d'enquête et plus de cent interviews réalisées avec le soutien de la Fondation Pulitzer, Nathaniel Rich retrace comment la planète a raté son rendez-vous avec le climat, comment malgré les efforts de plusieurs lanceurs d'alerte, d'intérêts parfois concordants, souvent contradictoires, y compris de l'industrie pétrolière, rien n'a été fait pour stopper le changement climatique.
    Implacable et passionnant, Perdre la Terre est un document pour l'histoire. Notre histoire. Un récit fascinant dans lequel l'auteur semble placer le lecteur à la table des négociations pour lui faire entendre les cris d'alarme, les silences coupables, les atermoiements de conscience, la force de l'inertie et des renoncements, et peu à peu l'imminence de la catastrophe. Perdre la Terre n'est pas seulement le roman impitoyable d'occasions historiques manquées, c'est aussi l'évaluation claire et détaillée de la façon dont nous en sommes arrivés là – et de ce que nous pouvons et devons faire avant qu'il ne soit vraiment trop tard.
    Nathaniel Rich est journaliste au long cours pour le New York Times. Fasciné par l'attraction paradoxale qu'exercent les catastrophes sur la société contemporaine, il interroge dans ses articles la manière dont le monde et la littérature s'accommodent du désastre.
    Traduit de l'anglais (États-Unis) par David Fauquemberg.

  • Depuis deux mille ans, les communautés d'une vaste région montagneuse d'Asie du Sud-Est refusent obstinément leur intégration à l'État. Zomia : c'est le nom de cette zone d'insoumission qui n'apparaît sur aucune carte, où les fugitifs – environ 100 millions de personnes – se sont réfugiés pour échapper au contrôle des gouvernements des plaines.
    Traités comme des " barbares " par les États qui cherchaient à les soumettre, ces peuples nomades ont mis en place des stratégies de résistance parfois surprenantes pour échapper à l'État, synonyme de travail forcé, d'impôt, de conscription. Privilégiant des modèles politiques d'auto-organisation comme alternative au Léviathan étatique, certains sont allés jusqu'à choisir d'abandonner l'écriture pour éviter l'appropriation de leur mémoire et de leur identité.
    James C. Scott propose ici une étonnante contre-histoire de la modernité. Car Zomia met au défi les délimitations géographiques traditionnelles et les évidences politiques, et pose des questions essentielles : que signifie la " civilisation " ? Que peut-on apprendre des peuples qui ont voulu y échapper ? Quelle est la nature des relations entre États, territoires, populations, frontières ?
    L'histoire de la rebelle Zomia nous rappelle que la " civilisation " peut être synonyme d'oppression et que le sens de l'histoire n'est pas aussi univoque qu'on le croit.
    James C. Scott est professeur de sciences politiques et d'anthropologie à l'université de Yale. Spécialiste de l'Asie du Sud-Est, il est notamment l'auteur de La Domination et les arts de la résistance (Amsterdam, 2009).

  • L'art de l'insulte
    Après le succès de L'Art d'être heureux (" Points Essais ", 2013), Franco Volpi propose cette fois une anthologie thématique de la pratique de l'insulte, dont Schopenhauer le misanthrope était fervent défenseur dans ses écrits, mais aussi pratiquant assidu : " Que de fois m'a étonné l'intelligence de mon chien, mais sa bêtise aussi ; il en a été de même avec le genre humain. "
    Il en résulte ce petit ouvrage, qu'on pourrait considérer comme " posthume ", où l'on voit le pire de Schopenhauer – comme ses idées sur les femmes (" La femme, de par sa nature, est destinée à obéir ") – et plus d'une fois le meilleur, le Schopenhauer dérangeant, en pleine forme, cocasse, fin observateur des mœurs de son temps, sans oublier l'écrivain de talent.
    Arthur Schopenhauer (1788-1860)
    Connu surtout pour sa critique radicale de l'idéalisme allemand, sa réputation de penseur original tient à son principal ouvrage, Le Monde comme volonté et comme représentation, qui a influencé nombre d'écrivains et de philosophes des XIXe et XXe siècles.
    Textes réunis et présentés par Franco Volpi
    Traduit de l'allemand par Éliane Kaufholz-Messmer

  • Composé peu avant et pendant la rédaction de sa Divine Comédie, Le Banquet est la troisième grande œuvre que Dante (1265-1321) rédigea en italien, parallèlement à ses discours en latin. Le festin auquel il convie ses lecteurs est en réalité un manuel de sagesse et de réflexion, où l'on retrouve à la fois son art poétique, sa conception de l'amour et son cheminement spirituel, nourris de lectures antiques (Platon, Aristote, Boèce, Cicéron) et théologiques (la patristique, la scolastique et l'école arabo-andalouse). Admirablement moderne par sa structure, fondé sur un commentaire allégorique de trois chansons d'amour, cet essai révèle la dimension philosophique du plus grand visionnaire de la poésie occidentale.
    " Si l'œuvre présente, qui est intitulée Le Banquet selon mes vœux, contenait une matière plus élaborée que la Vita Nuova, je ne veux nullement déprécier la précédente, mais au contraire en augmenter la valeur par la présente. En constatant que si la première était fervente et passionnée, il convient que cette seconde soit tempérée et mûrie. Car il convient de parler et d'œuvrer autrement à un âge qu'à un autre. (...) Je prie mes convives, si Le Banquet n'était pas digne de son annonce, de ne pas l'imputer à ma volonté, mais à mes limites. Mon désir d'un partage parfait et généreux devra ici apparaître. "
    René de Ceccatty a traduit la totalité de l'œuvre italienne de Dante (La Divine Comédie, Points, 2017 et La Vita nuova et autres poèmes, Points, 2019). Il a obtenu le prix Dante-Ravenna pour sa traduction de La Divine Comédie.
    Composé peu avant et pendant la rédaction de sa Divine Comédie, Le Banquet est la troisième grande œuvre que Dante (1265-1321) rédigea en italien, parallèlement à ses discours en latin. Le festin auquel il convie ses lecteurs est en réalité un manuel de sagesse et de réflexion, où l'on retrouve à la fois son art poétique, sa conception de l'amour et son cheminement spirituel, nourris de lectures antiques (Platon, Aristote, Boèce, Cicéron) et théologiques (la patristique, la scolastique et l'école arabo-andalouse). Admirablement moderne par sa structure, fondé sur un commentaire allégorique de trois chansons d'amour, cet essai révèle la dimension philosophique du plus grand visionnaire de la poésie occidentale.
    " Si l'œuvre présente, qui est intitulée Le Banquet selon mes vœux, contenait une matière plus élaborée que la Vita Nuova, je ne veux nullement déprécier la précédente, mais au contraire en augmenter la valeur par la présente. En constatant que si la première était fervente et passionnée, il convient que cette seconde soit tempérée et mûrie. Car il convient de parler et d'œuvrer autrement à un âge qu'à un autre. (...) Je prie mes convives, si Le Banquet n'était pas digne de son annonce, de ne pas l'imputer à ma volonté, mais à mes limites. Mon désir d'un partage parfait et généreux devra ici apparaître. "
    René de Ceccatty a traduit la totalité de l'œuvre italienne de Dante (La Divine Comédie, Points, 2017 et La Vita nuova et autres poèmes, Points, 2019). Il a obtenu le prix Dante-Ravenna pour sa traduction de La Divine Comédie.

  • Qui sommes-nous vraiment ? Qui pouvons-nous être ou devenir ? Sommes-nous véritablement libres de vivre notre désir dès lors que nous nous écartons d'une certaine norme ? N'a-t-il qu'une seule forme ou évolue-t-il au cours de notre existence – pour devenir plus profond, plus doux, plus radical ?
    Philosophe et correspondante de guerre, l'auteur explore les ruses du désir, de ses premières manifestations adolescentes jusqu'aux abords des champs de bataille. Entre l'essai et le témoignage, ce récit se lit d'un seul souffle, comme le journal d'un désir sexuel et amoureux en formation. Carolin Emcke y relate comment elle a découvert son propre désir, qui n'est pas celui de " tout le monde ". Elle s'adresse à toutes celles et tous ceux qu'on prive de leur désir, et, par là, de leur dignité.
    Un hymne à la liberté traversé par le tragique, où l'intime se mêle magistralement au politique.
    Née en 1967, Carolin Emcke a étudié la philosophie, les sciences politiques et l'histoire à Londres, Harvard et Francfort-sur-le-Main avec Jürgen Habermas, dont elle est proche. Elle a été grande reporter de guerre de 1998 à 2013 et a notamment couvert les guerres du Kosovo, du Liban et d'Irak. Contre la haine, couronné par le prestigieux Prix de la Paix des libraires allemands en 2016 et publié au Seuil en 2017, a été unanimement salué par la critique.

  • Shakespeare et Peter Brook se connaissent depuis longtemps. Ils ont très souvent travaillé ensemble, dans tous les pays du monde, et pour le meilleur. Tout au long de sa vie, Peter Brook a exploré les secrets de cette oeuvre incomparable, et constamment recommencée, comme si elle surgissait neuve et fraîche sous chaque regard. Dans ce livre, loin de toute théorie, de manière simple et concrète (et souvent drôle), il nous parle de son travail et de ses expériences, de ce qu'il a vu, senti, quelquefois compris, des abymes, des mystères, des visions, des détours étonnants du coeur et de la pensée que nous propose Shakespeare et - par-dessus tout - de cette force incomparable, qui surpasse toutes les autres, et qui est celle du pardon.
    J.-C. C.
    Traduit de l'anglais par Jean-Claude Carrière

  • Qu'est-ce qui nous glace et nous sidère dans le rire du bourreau ? Et pourquoi refusons-nous de le prendre au sérieux ? C'est ce que fait ici Klaus Theweleit qui, dans la lignée de ses travaux sur la masculinité violente, explore le sens de ce rire, signe ostensible du triomphe, démonstration d'une puissance invulnérable.
    Des SS à Anders Breivik, des génocidaires hutu au Rwanda aux assassins de l'État islamique, les meurtriers de masse expriment surtout une joie obscure : par l'exercice de la violence muée en performance – mélange d'enseignement, de théâtre et d'exécution d'un crime – le tueur accède à un statut d'assassin divin. Il se rira ensuite de toute autre espèce de juridiction et, sur le banc des accusés, opposera aux magistrats le rictus ou les éclats démoniaques de celui qui a déjà jugé ceux qui le jugent.
    Sociologue et théoricien de la culture allemand, Klaus Theweleit est l'auteur d'un classique de la théorie du fascisme et de l'histoire de la masculinité, Fantasmâlgories (L'Arche, 2016). Le Rire des bourreaux en est le prolongement : une exploration de la violence et de sa jouissance au sein de nos sociétés.

  • Freud eut-il une aventure amoureuse avec sa belle-soeur ? La bataille fait rage entre historiens. Et cette correspondance exceptionnelle, qui s'étendit sur plus d'un demi-siècle, en recèle bien sûr le secret.
    Minna, plus intellectuelle que sa soeur Martha, la future épouse de Sigmund, plus curieuse aussi des affaires du monde, se prend très vite d'affection pour celui qui devait devenir son beau-frère. Et celui-ci, en retour, se livre à elle avec une spontanéité peu commune chez lui, qu'il soit question de sa vie personnelle et professionnelle, de ses aspirations d'homme ou de savant.
    Mais au fil des lettres, on découvre aussi un épistolier plus inattendu, " capable de susciter le désir " de cette " soeur chérie ", pour reprendre les mots d'Élisabeth Roudinesco dans sa préface, puis de lui résister ... avant de la relancer ensuite. Et de fait, ils ne cessèrent de se provoquer mutuellement, elle sur le mode mutin, lui le plus souvent coupable.
    Jusqu'où allèrent-ils ?
    La réponse gît là, au coeur de cette amitié amoureuse, à l'occasion peut-être d'un certain voyage entrepris en 1898, quelque part entre le sud de l'Autriche et le nord de l'Italie. Mais au-delà de l'anecdote, le charme et l'éloquence attachés au " monde d'hier " prennent, tout au long de cette correspondance, une signification historique et documentaire tellement singulière que l'homme Freud s'y laisse observer sous un jour inédit.
    Édition établie par Albrecht Hirschmüller
    Préface d'Élisabeth Roudinesco
    Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni
    [logo du CNL]

  • " Le cours de ta vie en un discours " : ainsi Baltasar Gracián (1601-1658) définit-il dans sa note " Au lecteur " son roman, " l'incomparable Criticon " selon Schopenhauer.
    Allégorie du voyage de la vie en quatre saisons, ce premier roman européen d'apprentissage, dont nous donnons ici la substantifique moëlle, présente " deux pèlerins de la vie " parcourant l'Europe à la recherche de la Félicité, à travers le monde des apparences, systématiquement énoncé, dénoncé et renvoyé dans " La grotte du Néant ". Gracián pulvérise les fausses valeurs, si actuelles, de l'image, de l'ambition, du pouvoir, du lucre, en une philosophie au marteau qui brise sans pitié les idoles clinquantes et les faux-semblants. Il leur oppose l'éducation et la culture qui, de l'homme brut, font une Personne consommée, exalte l'Art, qui est " sans doute le premier emploi de l'homme dans le paradis ". Rosse, féroce, la satire s'inscrit dans une veine fantastique, et s'écrit avec une verve fantasque qui fait du Criticon un chef-d'œuvre de liberté langagière, de bonheur dans le mot et dans le jeu.
    Benito Pelegrín, agrégé, docteur d'État, professeur émérite des universités, écrivain, dramaturge, journaliste, vit à Marseille. Spécialiste international du baroque, il a consacré à Gracián de nombreux ouvrages (quelque 6000 pages). Il a reçu en Espagne l'hommage d'un colloque international de gracianistes. Parmi les six livres qu'il a publiés depuis 2000, Figurations de l'infini. L'âge baroque européen (Seuil, 2000) et Traités politiques, esthétiques, éthiques de Baltasar Gracián (Seuil, 2005) ont été couronnés par des prix (grand prix Calbairac de la prose 2001 et prix Jules Janin de l'Académie française 2006).

  • Pourquoi les hommes sont-ils capables d'aller sur la lune et se perdent-ils dans un parc ? Pourquoi sont-ils si à l'aise dans les espaces virtuels et s'égarent-ils si facilement dans un environnement naturel ? À la différence de nombreux autres animaux qui s'orientent sans mal grâce à une sensibilité fine au champ magnétique ou à la polarisation de la lumière, les hommes ne sont munis que de leurs deux yeux. Et si leur cerveau très développé leur permet d'élaborer des cartes mentales, celles-ci ne donnent qu'une représentation abstraite et simplifiée de l'espace. Le paradoxe est que cette faiblesse est aussi un atout : c'est elle qui explique notre aisance dans le virtuel, notre créativité en architecture, en urbanisme, etc. Mais c'est elle aussi qui accentue notre tendance à voir le monde comme un assemblage d'aperçus visuels, détachés les uns des autres et surtout de leur origine sur la planète, expliquant ainsi notre penchant à la négliger et à la détruire.
    Militant pour une " reconnexion " à l'espace, cet essai passionnant et engagé fourmille d'informations sur les modes de navigation humain et animal. Il propose également des pistes pour prendre conscience de la façon dont nous sommes coupés de notre environnement et pour le réinvestir.
    Colin Ellard est psychologue expérimental, spécialiste de psychogéographie. Il enseigne à l'université de Waterloo (Ontario) et explore la façon dont l'espace nous influence et dont nous l'investissons, établissant un pont entre psychologie, architecture et urbanisme.
    Traduit de l'anglais par Jean-Rémi Alisse

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