Sciences humaines & sociales

  • Rien ne semble entamer l'inimaginable faveur dont ne cesse de bénéficier la vérité. Ses antonymes, le mensonge, la tromperie, l'erreur, l'illusion, ne s'opposent à elle qu'en y faisant appel. L'amour même la convoque : on le veut vrai. Science, religion, magie, vie quotidienne l'invoquent comme une référence sans laquelle aucun de ces discours et pratiques ne tiendrait. On porte, à juste titre, des millions de morts à son compte, un tant soit peu soutenue, elle cautionne les persécutions les plus résolues, et cependant les quelques procès qui lui sont intentés philosophiques n'entament guère son prestige. C'est que seul l'oubli la met en cause ; la vérité est en permanence menacée de sombrer dans l'oubli, plus radicalement encore, dans l'oubli de l'oubli. De là son nom grec d'alétheia qui dit qu'elle est ce qui prive d'oubli (de léthé). Mais quelle est son arme contre l'oubli ? Le phallus. Chaque culture de la vérité est un culte phallique, ce que déjà disait la racine indo-iranienne du mot rta (Detienne). « C'est de réminiscences surtout que souffre hystérique ». Avec cette phrase, Freud donnait le véritable coup d'envoi de la psychanalyse. Elle revenait à dire que le symptôme prive d'oubli, qu'il est une vérité. Or, un gigantesque malentendu s'est très tôt greffé là-dessus. Partant de ce non-oubli, paradoxalement, on a orienté la psychanalyse vers la recherche de l'oublié c'est l'anamnèse alors qu'il s'agissait d'oublier ce qui n'avait pas pu l'être. Il revint à Lacan de lever ce malentendu. On entreprend ici la lecture des voies qu'il a ouvertes de sa subversion de la vérité. Elles convergent avec la critique de la psychanalyse formulée par Foucault sur la base d'un constat que pour le moderne sujet de la jouissance, la question n'est pas celle de la vérité de son érotique (c'est la psychanalyse faite pastorale) que l'érotique de sa vérité (la psychanalyse en tant qu'érotologie de passage).

  • Il faut prendre en compte ce que le miroir lacanien doit au miroir sophianique de Jacob Boehme. Je gage que si le miroir lacanien fut si neuf et s'il continue de l'être, c'est parce qu'il a réintroduit en plein vingtième siècle un schème de pensée « irrationnel », « magique », baroque, un « hiatus irrationalis » issu du mysticisme spéculatif et théosophique. Ce schème fut transporté à grands frais dans un nouvel environnement de pensée (par Koyré) et déplacé (par Lacan) de la déité au sujet lui-même. C'est cela la vraie audace du miroir : avoir pris une forme ancienne (et « unaire », au sens non-binaire) comme étant plus moderne que les formes modernes de la rationalité.

  • Après L'éthification de la psychanalyse, Calamité, voici un deuxième volet : la psychanalyse n'est pas une éthique mais une érotologie. Pourquoi donc tant de difficultés à s'admettre pour telle ? À rendre compte du fait que c'est par une opération elle-même érotique (on appelle cette opération « analyse ») qu'un sujet s'assujettit à Éros (on dit qu'il trouve son identité comme sexué) ? Il n'y a pas loin entre la pratique analytique de Lacan et celle, philosophique, de Foucault puisque, pour l'un et l'autre, il ne s'agit pas tant de comment parler vrai de sa vie érotique que de l'érotique du dire vrai.

  • Une explication de l'Anti-OEdipe et de Mille Plateaux, de Gilles Deleuze et Félix Guattari. En enchaînant trois mythes modernes, - représentés respectivement par les trois objets qui les donnent à voir,

  • On sait plus ou moins clairement que tout un pan de la vie de Raymond Roussel est resté caché. Pierre Janet ne fera jamais allusion à l'homosexualité de son patient, Michel Leiris l'évoque brièvement. On sait néanmoins que Roussel a dû parfois partir en voyage pour éviter des scandales. Mais dès 1904, Roussel va affronter un article remplissant les deux premières pages de La Cocarde, journal financier antisémite et dans lequel il est accusé de « délits ou crimes ». Cette publication dévoile, à la Une, l'homosexualité de Roussel, qu'il gardait secrète, ses rencontres avec « de nombreux mineurs de sexe masculin » et même, des poursuites et chantages de la part de pères de jeunes gens qu'il aurait séduits. Cela se passe quelques mois à peine après la parution de La Doublure, en juillet 1897, alors que le peu d'écho fait à cet ouvrage le laissait bouleversé. Cette affaire durera de 1898 à 1905. Peut-on imaginer les répercussions sur un très jeune homme et ce qui a pu en résulter ?

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