• Noces ; l'été

    Albert Camus

    'Je me souviens du moins d'une grande fille magnifique qui avait dansé tout l'après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu'aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair.'

  • L'Âge des Ténèbres, une appellation qui fait frissonner chacun. C'est en effet à cette image que plusieurs se réfèrent lorsqu'ils parlent du Moyen-Âge. Mille ans... tout un millénaire obscur, allant de la chute de l'Empire romain à l'« Âge des découvertes ». Cette longue période, complexe et instable, est résumée par des guerres, des maladies, la pauvreté, etc., comme si pendant tout un millénaire les Européens n'avaient retenu que le négatif. Or, de la modernité à nos jours, nombre de gens sont en droit de dire que les mêmes qualificatifs propres au Moyen-Âge sont en vérité assimilables à notre époque, en Europe comme dans les territoires extraeuropéens. Mais, vu que dès la Renaissance l'on dédaigna ce qui ne fut pas dans l'air du temps, vu que l'on crut au progrès, à l'humanisme et au projet de civilisation, que n'a-t-on pas avancé pour justifier l'injustifiable ? L'unicité des Uns par rapport aux Autres ? L'excellence de l'Europe et des Européens par rapport aux Étrangers ? Le droit et le devoir des Européens par rapport aux non-Européens ? Toutefois, personne ne connaissait la profondeur du fossé dans lequel quelques aventuriers, esclavagistes ou colons, lançaient le reste de l'humanité. En vérité, en détruisant ailleurs, c'est ici qu'ils ont démoli , en ruinant les autres civilisations, la Civilisation occidentale a emboîté le pas. Tout n'était donc plus qu'une question de temps. Ainsi, à l'époque actuelle, ce manque d'humanité fait surface, de même qu'un corps noyé finit toujours par planer sur l'eau. Dans une lettre à Madison - datée de Paris un certain 16 décembre 1786 -, Thomas Jefferson, en parlant de la multiplicité des voix et des intérêts, réalité qui suscitait une espèce de tyrannie de l'opinion publique en Occident, Jefferson érigeait le « principe de faire de nous une nation unique en matière de politique étrangère et nous laisser distincts pour ce qui relève des questions intérieures ». Savait-il que le robinet de sang que l'Occident faisait - et continue à faire - couler ailleurs affluerait jusqu'à inonder ici ? À l'époque actuelle, ce phénomène se voit comme le nez dans le visage, alors que nombre de témoins préfèrent faire l'autruche.

empty