Littérature générale

  • Y a-t-il des liens entre ma lecture de l'épopée homérique et mon action dans la Résistance militaire, avec les risques qu'elle comportait ? À la réflexion, ces liens me sont apparus très clairs, qui ont tissé, entre mon interprétation du monde des héros d'Homère et mon expérience de vie, comme un invisible réseau de correspondances orientant ma lecture "savante" et privilégiant, dans l'oeuvre du poète, certains traits : la vie brève, l'idéal héroïque, la belle mort.
    Cette confrontation entre passé et présent, entre l'objectivité distante du savant et l'engagement passionné du militant, ne pouvait manquer de déboucher sur les problèmes de la mémoire qu'abordent plusieurs chapitres de ce livre. Notamment sur les difficultés que rencontre l'historien du temps présent pour parler de ces Années noires, de ces années écoulées, certes, mais qui ne passent pas, qui restent trop présentes dans les souvenirs, et leurs enjeux trop actuels, pour qu'on puisse en traiter avec le détachement et le recul propres à ce qui est entièrement révolu. Témoignage des survivants, documents écrits, archives, sur quoi s'appuyer, à qui, à quoi se fier ?
    L'" affaire Aubrac " a ainsi constitué dans le débat entre historiens, comme dans la confrontation entre résistants et historiens, un point de non-retour, mettant en pleine lumière le fossé qui sépare l'enquête du savant et la mise en scène journalistique.
    Mais, au-delà de l'actualité, le problème autour duquel s'organise l'ensemble du livre concerne le franchissement des frontières : entre passé et présent, proche et lointain, familier et insolite, finalement, pour chacun de nous, entre ses souvenirs et lui-même.

  • La lignée des Diafoirus et des Knock n'est pas close. Elle s'enrichit même d'une nouvelle figure, contemporaine de l'ordinateur et des progrès de la technologie. Grâce au talent de Pierre Vernant, le professeur Tribouteau, "gloire de la nation" et mort accidentellement à 249 ans, promet de devenir aussi célèbre que ses désopilants devanciers. L'histoire de sa longue carrière, comblée de profits et d'honneurs, ne constitue pourtant que la trame d'une comédie aux sketches burlesques. On y apprend comment fonder une communauté de nourrices, donneuses de lait, une station thermale dont les eaux usées sont scientifiquement régénérées, un village écologique débordé par la demande de produits "naturels" usinés à Hong-Kong, un centre d'implantation de coeurs artificiels qui rendent leurs bénéficiaires quasiment immortels. Les membres de la famille Tribouteau ont fondé leurs entreprises sur deux ressorts incassables : le désir que nous avons tous de vivre en bonne santé, et le plus longtemps possible. "Vivez cent ans !" Qui ne voudrait faire en sorte que cette fallacieuse promesse devienne réalité ? Pour qu'elle soit honorée, une seule condition : s'en remettre corps et âme au "pouvoir médical". Dans les années 2 000 et quelque, ce pouvoir est devenu dictature. C'est elle que, sur le mode de l'humour, de l'ironie, de la satire, dénonce l'auteur, une des sommités de la médecine actuelle, au nom du simple droit de chacun de mener son existence à sa guise. Au médecin qui prétend diriger notre vie par ordinateur, il oppose celui qui se contente d'alléger nos souffrances, qui entend seulement nous aider à vivre et à mourir. Il est réconfortant que ce cri de libération nous vienne de l'intérieur du sérail.

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