• «vingt et une heures trente
    la mère
    bordée par la fille»

    Un monde en suspens. Ce monde qui s'arrête net un jour de février. Puis le corridor étrange qui suit la perte. Tant de petits signes d'immortalité imprégnés dans le quotidien. Ces objets vivants qu'on soupèse, dont on hume le parfum.

    «J'écris dans ton cahier turquoise. Celui que je t'avais offert pour Noël. Sachant qu'il te restait peu de temps pour t'en servir. Qu'il me restait peu de temps pour être ta fille. J'écris ce qui se voit. Ce qui ne se voit pas. La présence. L'absence. Ce qui se dit entre nous, pour te garder. Ce qui parle de toi, tout bas, lorsqu'on se tait pour t'aimer encore.

    sur la commode
    tes lunettes
    sans ton regard»

    Joanne Morency conjugue ici la prose poétique et le haïku dans cette forme si particulière qu'offre le haïbun.
    « Un texte très personnel, écrit tout en finesse et en retenue ». Prix du récit Radio-Canada 2014.

  • je ne savais même plus
    ce que toucher veut dire
    ni le nom des caresses en français
    au matin
    à la fenêtre
    j'avalais ma portion d'existence
    j'essuyais les carreaux
    de l'intérieur seulement
    prête à tout pour aimer
    sans être aperçue
    j'arrosais mes plantes
    avec les eaux de pluie
    ces restes d'un passé où
    attendre avait creusé un étang
    dans la cour
    .................
    Je te donne mes eaux douces, mes carnets de présence, mes enfants
    jamais nés. Une oie blanche affolée entre mes côtes flottantes.
    .................

  • Cette lumière dans la paume, on ne l'espérait plus. Ces couleurs qui s'étirent sans se perdre. Toutes choses qui, soudain, semblent se connaître entre elles. Une oie blanche sur fond blanc... Et l'on retrouve ses premiers battements de coeur. Il n'y a plus de vitre entre soi et le monde. Un continent qu'on avait cru lointain nous traverse.Dans ce cinquième livre, Joanne Morency explore une voix plus inclusive, passant du sentiment de deuil individuel à l'affranchissement collectif de toutes les séparations qui accablent l'humain.

  • Six mois à Montréal. Six mois en Gaspésie. Deux univers dans lesquels, tour à tour, l'auteure nous invite à basculer. En plein coeur du Quartier Latin : cette odeur d'humanité, le choc des bruits et des lumières, l'effort à fournir pour habiter le corps quand l'horizon manque au regard. Puis, le retour à la mer, aucune retenue dans l'espace, tout ce bleu, à nouveau, ces amis emmêlés au paysage.

  • des mains déplacent mes jouets
    alignent mes membres dans l'espace
    effleurent une mèche sur mon front

    je ne reconnais plus le monde
    tel que j'achevais à peine de le construire


    Poursuivant cette quête perpétuelle d'unité, Joanne Morency entre dans le couloir des arrivées et des départs. L'arrivée dans ce corps étrange qu'est la vie. Puis, l'inconcevable départ : la mort de la mère.

    je respire
    dans ton chandail
    cette odeur d'enfance
    qui te regarde partir

    tu ne seras plus là pour que j'existe encore
    dans ma couleur première

    j'aurai désormais tous les âges à la fois

    Une poésie empreinte de simplicité, dans le langage universel du corps.

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