• Idiotie

    Pierre Guyotat

    «  Cet Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l'âge adulte, entre ma dix-neuvième et ma vingt-deuxième année, de 1959 à 1962. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce qu'on nomme le "réel", ma tension de tous les instants vers l'Art et vers plus grand que l'humain, ma pulsion de rébellion permanente  : contre le père pourtant tellement aimé, contre l'autorité militaire, en tant que conscrit puis soldat dans la guerre d'Algérie, arrêté, inculpé, interrogé, incarcéré puis muté en section disciplinaire.
    Mes rébellions d'alors et leurs conséquences  : fugue, faim, vol, remords, errances, coups et prisons militaires, manifestations corporelles de cette sorte de refus du réel imposé  : on en trouvera ici des scènes marquantes.
    Drames intimes, politiques, amitiés, camaraderies, cocasseries, tout y est vécu dans l'élan physique de la jeunesse. Dans le collectif.  »
      Pierre Guyotat

  • "Jadis, enfant, lorsque l'Été résonne et sent et palpite de partout, mon corps en même temps que mon moi commence de s'y circonscrire et donc de le former : le "bonheur" de vivre, d'éprouver, de prévoir déjà, le démembre, tout de ce corps éclate, les neurones vont vers ce qui les sollicite, les zones de sensation se détachent presque en blocs qui se posent aux quatre coins du paysage, aux quatre coins de la Création.
    Ou bien, c'est la fusion avec le monde, ma disparition dans tout ce qui me touche, que je vois, et dans tout ce que je ne vois pas encore. Sans doute ne puis-je alors supporter de n'être qu'un seul moi devant tous ces autres moi et d'être immobile dans cet espace où l'on saute, s'élance, s'envole...
    Plutôt mourir (comme peut "mourir" un enfant) que de ne pas être multiple, voire multiple jusqu'à l'infini.
    Quelle douleur aussi de ne pouvoir se partager, être, soi, partagé, comme un festin par tout ce qu'on désire manger, par toutes les sensations, par tous les êtres : cette dépouille déchiquetée de petit animal par terre c'est moi... si ce pouvait être moi !"
    Récit lumineux d'une crise artistique et spirituelle et de ses prémices dans l'enfance du narrateur, Coma nous entraîne jusqu'aux confins de l'au-delà et nous fait entrevoir une nouvelle naissance. La confiance dans le monde, fondement de l'acte poétique et de l'acte de vivre, enchante ce récit initiatique, qui éclaire l'oeuvre faite et à venir de Pierre Guyotat.

  • Ashby (1964) est un roman qui, dans son absolue singularité, tient à la fois de Henry James et de Sade, porté par un élan juvénile doublé d'une audacieuse maîtrise narrative, dans un dispositif libertin qui dit aussi une certaine mélancolie, et une souffrance extasiée devant l'être aimé qui se perd. Angus et Drusilla se sont trouvés enfants, ils se marient, expérimentent une liberté qui touche au mal et finit dans la destruction de soi, comme un sacrifice.
    Sur un cheval (1961) est un récit polyphonique "d'apprentissage" qui recompose l'itinéraire d'un jeune orphelin de mère, Roger, en proie au désir, souvent au bord du gouffre, dont celui de la virginité préservée n'est peut-être pas le moindre: il n'est pas compris, ce qui le condamne à une forme d'abandon et de solitude. "Aux jeunes gens vraiment épris, l'audace est parfois refusée, pas l'imagination. L'imagination devance l'audace, la rend inutile". On pourrait penser au Truffaut des débuts, mais aussi à Nerval. Jean Cayrol, qui publia le texte dans sa collection "Écrire", sur d'emblée comprendre l'importance d'une oeuvre alors en train de naître.

  • Une mégapole intercontinentale et multiclimatique constituée de sept mégapoles dont l'une au moins est en guerre. Vaisseaux spatiaux, drones occupent l'espace céleste. En bas, animaux, monstres, fous de dieu.
    En bordure d'un district chaud de l'une de ces sept mégapoles, de climat chaud, à proximité de grands ports et de grands chantiers, et dans un reste d'immeuble (rez-de-chaussée, escalier, deux étages), un bordel mené par un maître jeune qui l'a hérité de son père, et qui se pique.
    Trois putains y traitent un tout-venant de travailleurs - époux souvent trompés, pères prolifiques -, de fugitifs, d'échappés d'asiles, de meurtriers : deux mâles, un père, son fils, Rosario, une femelle en chambre à l'étage et qui ne sort jamais - un chien la garde. Les deux mâles sont renforcés, en cas d'affluence, d'un appoint, époux abandonné avec enfants ; la femelle est le but sexuel mais il faut passer par l'un des mâles, le tarif comprend les deux prises.
    Vie domestique ordinaire dedans, et au dehors immédiat : toilette, à l'étage, des putains, leur exposition, en bas, à l'entrée contre le mur (la montre), prises disputées, conflit père / fils, saillies de putains à putains d'autres bordels pour renouvellement des cheptels.
    Aventures extérieures, surtout pour Rosario dont la mère survit dans un battage mi-urbain mi-rustique, climat humide, très lointain dans la mégapole. Il la visite à intervalles réguliers : le trajet d'aller, en camionnette ou fourgon locaux d'abord puis en bahut intercontinental, dure plus d'une journée, de nuit à nuit, la visite, quelques heures à l'aube, où, entre autres, la mère reprise le mowey, court vêtement, toujours redécousu, du fils.
    La fiction avance sous forme de comédie, crue et enjouée, de dialogues, de jactances, de direct sur l'action en cours.

    "J'ai écrit ce texte, de langue aisée, d'une seule traite et toutes affaires cessantes, comme exercice de détente dans le cours de la rédaction d'une oeuvre plus longue, Géhenne, à paraître prochainement : son emportement, son allégresse se ressentent, je l'espère, de cette exclusive heureuse. Le monde qui s'y fait jour n'est ni à désirer ni à rejeter : il existe aussi, en morceaux séparés par la distance, dans l'humanité actuelle ; et je ne suis ni le premier ni le dernier à vouloir et savoir tirer connaissance, beauté et bonté de ce qui peut nous paraître le plus sordide, voire le plus révoltant, à nous tels que nous sommes faits."
    Pierre Guyotat.

  • "Une mégalopole à la jonction de trois continents, d'océans, de cordillères ; mégapoles, bras de mer, fleuves, massifs, pics, glaciers, terres riveraines sous montée des eaux ; enchevêtrements de voies au sol et suspendues ; tours de verre, temples, ports, théâtres sur l'eau, habitats de pilotis, décharges-montagnes ; rats, chiens, rapaces diurnes et nocturnes, singes, serpents, fauves.

    Guerres, asservissements, peu de zones libres, très peu d'humanité paisible.
    En bordure d'un district de l'une des cités-mégapoles qui constituent la mégalopole, et devant une zone de chantiers portuaires, dans un ancien bar avec habitation à l'étage, un bordel. Un maître, fils de l'ancien tenancier, y possède trois putains : une petite femelle, muette, étendue à l'étage, deux mâles - celui, sans nom, qu'il a hérité de son père et l'un des très nombreux "petits" de ce mâle, épars dans les mégapoles : nommé, lui, Rosario.

    Ni "clients" ni "prostitué(e)s", figures et termes d'une sociologie et d'un érotisme désuets ; mais "ouvriers", "tâcherons" - presque tous bons époux et bons pères - et "putains" ou "mâles" et "femelles" ; humains et non-humains.

    La première partie de Joyeux animaux de la misère s'achevait provisoirement sur la copulation de Rosario avec sa génitrice en activité dans un bordel d'un lointain massif minier : une progéniture en est attendue.
    Cette deuxième partie, Par la main dans les Enfers, met en scène, en voix, entre autres, la castration, dans une rixe, du géniteur de Rosario puis le transport "sanitaire" du castrateur, pauvre ouvrier tueur de rats la nuit, aveuglé par ses rats en rage, vers des "urgences" d'accès difficile, à travers stupre, massacre et beauté."
    Pierre Guyotat.

  • Donation Grau : "Quel est le rapport qu'a l'artiste avec les autres personnes ?"
    Pierre Guyotat : "Quand vous êtes en plein travail, quand vous sortez, si vous êtes à la campagne, vous avez les oiseaux, les écureuils. Ce ne sont pas des interlocuteurs très actifs. Ils sont loin de nous. Si vous rencontrez un chien ou un singe, c'est peut-être un peu différent, mais c'est une question de regard. En ville, quand je sors, tout dépend de ce que j'écris. Quand vous avez écrit une page belle, intense à vos yeux, tout dépend sur qui vous tombez. Au fond, ceux qui échappent à ce carnage de cinq secondes, ce sont les enfants. Tout adulte est considéré comme un idiot. En tout cas comme quelqu'un qui n'a pas accès à ça. On a une sensation, non pas de supériorité mais d'altérité extrêmement grande. Elle ne dure que quelques secondes. Tout de suite, je reviens à la réalité, à la logique. De toute façon, ces gens devant qui je passe pensent. Ils ont aussi une vie intérieure. Donc, je rétablis. On peut aussi tomber sur des gens qui, par leur comportement, leur vestimentation, leur visage même, représentent tout ce qu'on peut détester. La vulgarité, le sommaire, etc. Ce sont les gens faibles dont vous vous sentez le plus proche à ce moment-là : les enfants, les vieux, les clochards, les vagabonds. Vous vous sentez, non pas supérieur, mais très proche d'eux. Les enfants : parce qu'il y a tout de même quelque chose d'enfantin dans l'activité artistique, dans cette façon de croire dans les mots, de croire dans les couleurs."

  • De 2001 à 2004, Pierre Guyotat a donné à l'université Paris-VIII Saint-Denis, dans le cadre de l'Institut d'Études Européennes, devant un auditoire composé de jeunes étudiants en grande partie étrangers, un cours d'« Histoire de la langue française par les textes », qui est ici retranscrit dans sa quasi-intégralité.
    Lectures commentées, éléments d'une pensée de la langue et de l'Histoire, récits de la vie intérieure, sociale, politique, des grands auteurs et de la scolarité de Pierre Guyotat, dans la continuité de ses derniers livres, Formation et Arrière-fond, permettent de renouveler l'idée que l'on se faisait des grands textes classiques et, en offrant une vue unique de la relation que l'auteur d'Éden, Éden, Éden entretient avec eux, de remonter aux sources d'une oeuvre, la sienne, qui ne cesse de s'inventer.
    L'ensemble forme une anthologie à la fois intime et universelle: parcours de savoir et d'imagination dans l'Histoire de la France et de l'Europe, et au-delà - le Nouveau Monde, l'Empire ottoman, la Chine... Du Serment de Strasbourg à Paul Claudel, de Rutebeuf à Buffon, de Montaigne à Tocqueville, de la science à la peinture, à la musique, à l'architecture et aux lois, d'Ézéchiel à l'Henry V de Shakespeare, c'est toute une tradition occidentale qui est ici exposée librement et liée à l'actualité immédiate, par un des créateurs les plus puissants du dernier demi-siècle.

  • Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), Éden, Éden, Éden (1970), Prostitution (1975), Le Livre (1984), Bivouac (Festival d'Automne 1987), Progénitures (2000), qui, au moment où Pierre Guyotat composait ce livre, venait de paraître : un monde sans équivalent, et une langue à chaque fois plus profondément reconstruite, plus rythmée.
    Comment un tel monde est-il né ? Comment ses représentations se sont-elles imposées ? Quelles significations faut-il leur donner ? Et comment la langue la mieux faite pour dire ce monde et le chanter, celle de Progénitures, s'est-elle, livre après livre, composée ? Enfance, formation, références, Histoire, engagements, création, l'écriture revendiquée comme art et comme métaphysique...
    À l'occasion d'entretiens avec Marianne Alphant, dont il a tiré ces Explications, Pierre Guyotat revenait, de façon approfondie et toujours familière, sur ce qui a constitué son être, dans un livre qui, avant Coma et Formation, ouvrait une dimension autobiographique au coeur même de son oeuvre.
    Ce livre, publié pour la première fois en mars 2000, était le premier des Éditions Léo Scheer, alors tout juste créées.

  • L'oeuvre maintenant reconnue, étudiée, admirée de Pierre Guyotat en dissimule une autre, secrète quoique de dimension considérable (ce volume est le premier d'une série) et d'une importance littéraire qu'on ne tardera pas à mesurer. Cette oeuvre « parallèle » tient du journal (brèves évocations de vie ; voyages, politique, arts, ethnographie), du carnet de croquis (notations de corps, projets, indications, didascalies), du carnet de travail enfin (brouillons, séquences et fragments d'où naîtront les livres).
    L'oeuvre, dans sa scandaleuse nouveauté, est ici mise à nu. Parce que c'est dans ces Carnets de bord qu'il est possible d'approcher la création au plus près, de comprendre comment cette représentation immense, brassant Histoire et histoires, s'est imposée à l'auteur lui-même ; de comprendre surtout comment s'est imposée à cette représentation une langue jusque-là « inouïe ». C'est l'intimité même de l'oeuvre qu'on est peu à peu amené à découvrir. C'est aussi la solitude nécessaire de son auteur, traversée par le doute, mais le plus souvent animée d'une détermination peu commune.
    Ce premier volume couvre les années 1962-1969 : notes de prison du printemps 1962 en Algérie ; douloureux retour de guerre, journalisme, voyages (Grèce, Sahara, Cuba) ; avant-garde, engagement politique, sexualités ; ébauches, écriture des deux premières oeuvres majeures : Tombeau pour cinq cent mille soldats et Éden, Éden, Éden ; combat pour leur publication et leur défense.

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