• L'établi

    Robert Linhart

    L'Établi, ce titre désigne d'abord les quelques centaines de militants intellectuels qui, à partir de 1967, s'embauchaient, « s'établissaient » dans les usines ou les docks. Celui qui parle ici a passé une année, comme O.S. 2, dans l'usine Citroën de la porte de Choisy. Il raconte la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression, il raconte aussi la résistance et la grève. Il raconte ce que c'est, pour un Français ou un immigré, d'être ouvrier dans une grande entreprise parisienne.
    Mais L'Établi, c'est aussi la table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu'elles passent au montage.
    Ce double sens reflète le thème du livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l'intermédiaire des objets : ce que Marx appelait les rapports de production.

  • Une amnistie vient d'être promulguée au Brésil et l'ex-gouverneur de l'État de Pernambouc, Miguel Arraes, rentre à Recife en septembre 1979 après quinze ans d'exil. À cette occasion, Robert Linhart part enquêter dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien : comment les ouvriers agricoles ont-ils vécu ces années de dictature ? Où en est le mouvement paysan ?
    Exode des paysans vers les bidonvilles. Progression de la faim avec la monoculture sucrière. Travail des enfants.
    Trente-cinq ans après sa parution en 1980, ce livre reste un témoignage accablant sur la situation de l'époque et, par bien des aspects, sur celle d'aujourd'hui.

    « Mourir de faim avec tous les documents du monde, contrat de travail assurances, fiches de paye. Mourir de faim pour le "modèle exportateur" et les rentrées de devises.
    À mesure que je recueillais témoignages et données, la faim m'apparaissait avec une terrible netteté comme la matière et le produit d'un dispositif compliqué jusqu'au raffinement. La faim n'était pas une simple absence spectaculaire, presque accidentelle, d'aliments disponibles. (...) Ce n'était pas une faim simple, une faim primitive. C'était une faim élaborée, une faim perfectionnée, une faim en plein essor, en un mot, une faim moderne. Je la voyais progresser par vagues, appelées plans économiques, projets de développement, pôles industriels, mesures d'incitation à l'investissement, mécanisation et modernisation de l'agriculture. Il fallait beaucoup de travail pour produire cette faim-là. De fait, un grand nombre de gens y travaillaient d'arrache-pied. On s'y affairait dans des buildings, des bureaux, des palais et toutes sortes de postes de commandement et de contrôle. Cette faim bourdonnait d'ordres d'achat passés par télex, de lignes de crédit en dollars, marks, francs, yens, d'opérations fiévreuses sur les commodities markets (les Bourses de matières premières, où les spéculateurs vendent, revendent, achètent, rachètent dix, quinze, trente fois le même lot de sucre, de cacao ou de coton avant même qu'il ne soit récolté, faisant chuter ou s'envoler les cours, toujours de façon à concentrer les bénéfices et à déposséder le petit producteur direct), de transactions foncières, d'anticipations, d'astuces et de bons coups. On n'en avait jamais fini d'entrer dans le détail de la production de cette faim. »

  • " Le livre qu'on va lire a paru pour la première fois en 1976 : on était alors en pleine offensive des " nouveaux philosophes " ; ces jeunes gens allaient partout annonçant " la mort de Marx ". Je l'ai conçu, ce livre, comme une première riposte à ce déchaînement contre Marx et Lénine. Allaient suivre, deux ans plus tard, L'Établi, récit de l'année que j'ai passée comme OS (ouvrier spécialisé) chez Citroën, puis, encore deux ans après, Le Sucre et la Faim, enquête dans les régions sucrières du Nordeste brésilien. D'une certaine façon, on pourrait dire que ces différents livres se complètent et constituent un ensemble : il y est question du système Taylor, du mouvement paysan, de la résistance à l'exploitation.
    Qu'en est-il aujourd'hui ?
    L'URSS s'est effondrée, il a coulé beaucoup d'eau sous les ponts de la Neva [...] ; la misère, dans nos pays, frappe avant tout les immigrés, les sans-papiers, les sans-droits, pendant que les riches affichent avec insolence leurs gains mirifiques...
    Trente-quatre ans ont passé depuis la première publication de Lénine, les paysans, Taylor : les analyses contenues dans ce livre restent pertinentes à mes yeux ; je n'en changerais pas une ligne... "
    Robert Linhart, mars 2010.
    Robert Linhart, est dans les années 1960, l'un des fondateurs du mouvement maoïste français. Il a, entre autres, publié L'Établi (Éditions de Minuit, 1978).

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